Quand les ingrédients sont permis, mais que la recette demeure interdite
Imaginez qu’on vous interdise formellement de manger du pâté chinois. Pourquoi? Parce que ce serait contraire à la volonté de Dieu. Vous pourriez toutefois manger du steak haché, des pommes de terre et du maïs, à condition de les consommer séparément. Mais attention! Si vous réunissez ces trois ingrédients dans une même assiette, vous transgressez un commandement divin!
Absurde, n’est-ce pas?
C’est pourtant l’analogie qu’un membre du groupe Nouvelles Racines a utilisée pour illustrer les récents changements doctrinaux concernant les transfusions sanguines. Et derrière cette image amusante se cache une question autrement plus sérieuse.
Quand Dieu change-t-il d’avis?
Pendant des décennies, les Témoins de Jéhovah ont enseigné que recevoir une transfusion sanguine constituait une violation de la loi divine. Cette interdiction s’étendait au sang total et à ses quatre composants principaux : les globules rouges, les globules blancs, les plaquettes et le plasma.
Certaines fractions sanguines pouvaient néanmoins être acceptées selon la conscience individuelle.
Puis, en 2026, deux changements majeurs sont annoncés.
Tout d’abord, selon le Point actualité no. 2, paru le 20 mars 2026, les fidèles peuvent désormais décider de conserver leur propre sang pour une utilisation médicale ultérieure. Pour justifier cette nouvelle position, les dirigeants expliquent notamment que le commandement de verser le sang sur le sol appartenait à la Loi mosaïque, laquelle ne s’applique plus aux chrétiens.
Quelques mois plus tard, lors du Point actualité no. 6 du 18 septembre 2026, suivi par une question des lecteurs parue également en septembre sur leur site officiel, jw.org, un autre changement qui continue à faire des vagues : les quatre composants principaux du sang provenant d’un donneur deviennent eux aussi une question de conscience.
Mais le sang total, lui, demeure interdit.
Nous voilà donc revenus à notre pâté chinois!
Si chacun des principaux composants peut être accepté individuellement, sur quelle base biblique précise interdit-on encore leur ensemble?
Une histoire qui se répète
Ce n’est pas la première fois que les dirigeants des Témoins de Jéhovah modifient une position ayant des conséquences médicales importantes.
Le 15 novembre 1967 (15 août 1968 en français), la Tour de Garde, article « Questions des lecteurs » assimilait les greffes d’organes à une forme de cannibalisme. Les fidèles étaient ainsi découragés de recevoir un organe humain.
Puis, le 15 mars 1980 (15 juin 1980 en français), la Tour de Garde, article « Questions des lecteurs » annonce un changement de cap : les greffes deviennent une question de conscience individuelle.
Qu’était-il arrivé entre-temps? Avait-on découvert un nouveau passage biblique? Dieu avait-il modifié ses exigences?
Non. C’était l’interprétation humaine des Écritures qui avait changé.
Mais la Bible ne s’interprète-t-elle pas par elle-même? C’est ce qu’ils ont toujours prêché.
Et voilà précisément ce qui me trouble.
Le prix de l’obéissance
Derrière ces changements doctrinaux se trouvent des êtres humains.
Des personnes qui ont refusé des traitements médicaux parce qu’elles croyaient sincèrement obéir à Dieu. Des parents qui ont vu mourir un enfant. Des conjoints qui ont perdu leur partenaire. Des familles qui ont dû composer avec des décisions irréversibles.
Force est cependant d’admettre qu’il serait injuste de prétendre que chaque transfusion refusée aurait nécessairement sauvé une vie. Mais il serait tout aussi injuste d’ignorer que certaines personnes auraient pu bénéficier de traitements désormais permis.
Et que dire de ceux qui ont subi des sanctions religieuses pour avoir accepté un traitement interdit à l’époque?
Aujourd’hui, on présente ces changements comme des éclaircissements ou des ajustements de compréhension.
Mais pour les personnes qui en ont subi les conséquences, ce ne sont pas de simples ajustements.
On ne peut pas revenir en arrière.
Et le repentir dans tout cela?
Les Témoins de Jéhovah enseignent qu’une personne qui commet une erreur doit la reconnaître, manifester un repentir sincère et, lorsque cela est possible, réparer le tort causé.
Ce sont des principes bibliques auxquels j’accorderai toujours de la valeur dans mes relations avec proches et au travail.
Mais pourquoi ces principes ne s’appliqueraient-ils pas également aux dirigeants religieux?
Lorsqu’une organisation impose une interprétation pendant des décennies, puis reconnaît que la décision appartient finalement à la conscience individuelle, n’a-t-elle pas au minimum le devoir de reconnaître les conséquences de son ancienne position?
Où sont les excuses adressées aux familles endeuillées? Où est la reconnaissance des souffrances vécues? Où est l’humilité devant les erreurs d’interprétation?
Il ne s’agit pas de prétendre connaître les intentions des membres du Collège central. Peut-être sont-ils sincèrement convaincus d’agir selon leur compréhension de la Bible.
Mais la sincérité n’efface pas nécessairement la responsabilité.
À qui appartient notre conscience?
C’est finalement la question qui me semble la plus importante.
Pendant des années, des décisions touchant directement la vie, la santé et l’intégrité physique des fidèles ont été encadrées par des interprétations religieuses présentées comme des exigences divines.
Aujourd’hui, certaines de ces décisions sont rendues à la conscience individuelle.
Remettre en question ce qu’on nous a enseigné pendant des années n’est pas nécessairement le rejet de toutes les valeurs qu’on nous a enseignées et auxquelles nous avons cru. En fait, c’est également un apprentissage : distinguer nos convictions personnelles des interprétations qu’on nous a demandé d’accepter sans contredire. Et, lorsque ces interprétations changent, nous avons parfaitement le droit de nous interroger, de chercher à comprendre et de tirer nos propres conclusions.
Cela m’emmène plusieurs questionnements. Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps?
Et surtout, combien d’autres décisions personnelles sont encore soumises à des interprétations qui pourraient, elles aussi, changer un jour?
Je ne prétends pas détenir toutes les réponses. Je crois simplement qu’il est légitime de poser ces questions, particulièrement lorsque des vies humaines sont en jeu.
Car si l’on peut désormais manger le steak, les patates et le maïs, mais toujours pas le pâté chinois, il serait peut-être temps de demander qui a écrit la recette… et de quel droit on nous a obligés à la suivre.
Article écrit par Josée.
